9782356417268

 

Je vais avoir du mal à parler de ce livre que j'ai aimé mais qui est surtout un livre qui m'a beaucoup remuée. Il y a beaucoup de sujets forts qui sont évoqués... Bref, de quoi s'agit-il et pourquoi est-ce que ce roman m'a bouleversée?

Eddy Bellegueule (c'est son vrai nom) est né dans le Nord dans une famille plus que modeste, dans un environnement pauvre, que ce soit financièrement ou socialement et intellectuellement... Et cette misère sociale et humaine je l'ai reconnue. Je la connais car même si je ne vis pas dans le Nord, je travaille dans une petite ville dans un collège avec 65 % de familles défavorisées (c'est à dire au chômage ou ouvriers non qualifiés) et des enfants qui vivent ce genre de vie j'en connais, des familles qui ont la même indifférence, le même langage, la même vie, j'en connais et j'ai souvent pensé à la souffrance de ces enfants d'être si visiblement pauvres. Des ados sales, qui sentent mauvais parce que dans la famille, on ne se lave pas tous les jours, aux vêtements en mauvais état, avec zéro ambition et aucune curiosité du monde et même un rejet de l'ailleurs... Ce monde décrit par Eddy Bellegueule, je le connais, il existe, à côté de chez moi, à côté de chez vous... 

Pour moi, une part importante de ce roman c'est sa souffrance de vivre dans ce monde.

Une deuxième partie du roman, qui pour moi pourrait presque être indépendante de l'autre, c'est la difficulté de se découvrir homosexuel dans un petit collège, dans une petite ville. Ce qui est terrible pour Eddy c'est qu'on a presque l'impression que ce sont les autres qui s'aperçoivent avant lui qu'il est "PD" (insulte qu'il doit subir très jeune car il est très efféminé)... Il en résulte des brimades violentes au collège, une souffrance morale et physique. Cet aspect là m'a beaucoup perturbée, bousculée, en tant que professeur car je fais tout mon possible pour tenter d'aider mes élèves à traverser les années collège le plus sereinement possible mais de savoir que Eddy a subi des violences terribles, une pression permanente en faisant en sorte que personne ne le voit, ça me fait réaliser à quel point on peut passer à côté de certaines choses.

Dans ce roman, on prend réellement conscience aussi de la difficulté pour un ado d'accepter son homosexualité, de se sentir différent, on constate les efforts  qu'il fait pour essayer de rentrer dans le moule, d'être un "dur", un "vrai mec"... C'est vraiment violent, et pourtant c'est aussi une violence qu'il s'impose à lui-même pour ne pas risquer d'en subir d'autres. Depuis que je suis maman (dès que j'ai été enceinte en fait) je suis intimement persuadée que si mon fils devait être homosexuel, ça ne changerait rien pour moi, je l'accepterais sans problème mais ma seule inquiétude ce sont les autres quand viendrait le moment de s'en ouvrir au monde et j'aurais uniquement peur de cette violence et de cette souffrance.

Contrairement à d'autres, je n'ai pas trouvé que l'auteur faisait l'amalgame entre sa souffrance causée par son homosexualité et celle entraînée par son milieu social, je pense sincèrement qu'il décrit d'un côté un aspect quasi universel de ce que c'est de vivre dans un milieu défavorisé à tous points de vue et d'un autre côté il décrit de manière quasi universelle ce que ça doit être de se découvrir homosexuel (ou plutôt s'admettre à soi-même) à 12 ans, car le secret et la souffrance doivent être la même dans n'importe quel milieu social et je trouve qu'il fait la part des choses.

J'ai aimé ce livre, je le considère comme un de ces romans coups de poing qui vous prend aux tripes. Ce n'est pas un coup de cœur, sans doute à cause de toutes les polémiques qui ont gravité autour et qui m'ont fait me poser beaucoup de questions, mais je suis contente de l'avoir lu.

C'est d'ailleurs aussi ce qui fait que c'est difficile d'en parler parce qu'il a fait beaucoup parler de lui sur la blogosphère et dans la presse, c'est un livre très polémique mais je n'ai pas vraiment envie de revenir là-dessus. On a critiqué le fait que l'auteur raconte sa vie en citant de vraies personnes. J'ai lu des témoignages de sa famille depuis mais je préfère rester sur le texte et sur l'entretien que j'ai entendu après car j'ai tendance à penser que s'il a souffert et s'il "dénonce" les gens qui l'ont fait souffrir, c’est qu’il en avait besoin. Ces personnes le nient mais je suis persuadée qu'elles ne se sont soit pas rendues compte du poids qu'avaient leurs mots, leurs attitudes à l'époque, soit elles cherchent aujourd'hui à se dédouaner parce que le projecteur est braqué sur leur façon d'être. Il ne faut pas oublier que l'auteur à changé de nom, pas seulement pris un pseudo, un nom de plume, mais changé d'état civil, ce qui montre bien une volonté de couper avec son passé...

Ce que j'ai trouvé positif c'est qu'on comprend à demi-mots que c'est l'école qui l'a sauvé. Il évoque à un moment les profs :

"J'appréciais l'école, pas le collège, la vie du collège, il y avait les deux garçons, mais j'aimais les enseignants. Ils ne parlaient pas de gonzesses ou de sales PD, ils nous expliquaient qu'il fallait accepter la différence, les discours de l'école républicaine, que nous étions égaux. Il ne fallait pas juger un individu en fonction de sa couleur de peau, de sa religion, ou de son orientation sexuelle. Cette formule "orientation sexuelle" faisait toujours rire le groupe de garçons au fond de la classe, on les appelait "la bande du fond". Mes résultats étaient assez médiocres. Il n'y avait ni lumière, ni bureau dans les chambres. Il fallait faire le travail scolaire dans la pièce principale avec mon père qui regardait la télévision et ma mère qui vidait un poisson sur la même table en marmonnant "C'est pas l'heure pour faire des devoirs"." (Retranscription incertaine de la ponctuation car je n'ai pas le livre sous les yeux)

Il a trouvé une place dans le collège grâce au théâtre qui lui a permis de s'épanouir mais aussi de fuir en allant dans un lycée avec une option théâtre et c'est donc par l'école qu'il a pu s'en sortir.

Quant à la version audio, je l'ai trouvée très réussie. Le lecteur, Philippe Calvario, est devenu pour moi Eddy Bellegueule ou plutôt Edouard Louis et quand j'ai écouté l'entretien à la fin, j'ai été d'abord surprise que ce ne soit plus la même voix! Dans le texte écrit je sais que les parties dites par des gens du village, la famille, sont en italiques pour marquer la différence de registre de langue mais Philippe Calvario arrive très bien à rendre cette différence à l'oral. Il appuie sur certains mots de manière à faire ressentir une colère, une violence sans que le ton ne soit artificiel. J'ai beaucoup apprécié cette écoute.

Dans la version audio il y a un entretien avec l'auteur à la fin et j'ai trouvé cela très intéressant. Il est très jeune, 22 ans je crois et pourtant, il s'exprime vraiment très bien (et d'ailleurs le roman est très bien écrit) et il a une grande maturité et de grandes connaissances littéraires.

 

Très intéressante vidéo, je retrouve ce qu'il a dit dans l'intereview

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Mes copines du Prix Audiolib en parlent : SylireLeiloona,  Sandrine,  Saxaoul  , Estelle, Sophie Vicim, Laure, Bladelor 

 

 Pré-sélection du prix 2014

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